Billet d’humeur

A propos des élections françaises de 2017

Plus de la moitié du corps électoral s’est abstenue à l’occasion du premier tour des élections législatives du 11 juin 2017. Un peu moins de 33 % des votants ont soutenu les candidats du camp vainqueur de l’élection présidentielle. Les élus du second tour, sous réserve d’un taux d’abstention similaire, auront donc une légitimité institutionnelle mais pas démocratique. On peut donc s’attendre à ce que leur gouvernance ne soit pas spontanément acceptée. Plus généralement, le pays connaît une crise économique, sociale et sociétale de grande ampleur et il apparaît mal armé pour surmonter ces différentes difficultés. Une partie de la population (notamment celle attachée à la monnaie unique, l’euro) ne perçoit pas les problèmes économiques du pays parce qu’elle vit dans l’indolence de l’économie d’endettement qui lui permet de bénéficier de la crédibilité de l’euro (bas taux d’intérêt) sans en accepter la discipline de finances publiques (maîtrise du déficit public et de l’endettement). Ce comportement de passager clandestin, qui irrite à juste titre l’Allemagne, ne peut pas être durable. Plus grave ! La situation économique du pays n’est pas assainie et les perspectives sont mauvaises pour de nombreuses raisons : déficits jumeaux difficilement résorbables, notamment celui de la balance des transactions courantes (la structure économique française n’est pas adaptée, notamment à l’euro, ce qui implique au moins une déflation salariale continue). Le rapport Gallois de 2012 a fait un bon constat de l’état industriel du pays, confirmant d’ailleurs des enseignements déjà établis par de multiples rapports antérieurs mais qui n’ont pas abouti à grand chose sous les présidences paresseuses de F. Mitterrand, J. Chirac, N. Sarkozy et F. Hollande.

Avec E. Macron, la connaissance de la réalité de la situation économique du pays est certainement là mais malheureusement, la solution est hors de portée de son programme conventionnel, trop basé sur la déréglementation et la concurrence. Peut-être n’y-a-t-il plus rien à faire ? Cette démarche serait alors cohérente avec l’hypothèse d’une régression industrielle du pays irréversible, scénario très plausible à nos yeux. Quelques dizaines de milliers d’emplois peuvent encore être créés dans le pays mais in fine l’ubérisation accrue de la société qui nous est proposée ne suffira pas à sortir l’économie nationale du marasme dans lequel elle se trouve.

Nous sommes donc convaincu que la Présidence Macron se soldera par un échec économique industriel tant les inefficiences de notre économie sont lourdes : faiblesse et insuffisante qualité de l’innovation, qualification inappropriée de la main-d’œuvre en raison notamment d’un appareil éducatif en échec et fournissant de façon pléthorique des qualifications académiques, sans savoir-faire adapté aux besoins de la production (avec une déqualification de fait par le nombre excessif de diplômés similaires). L’OCDE vient d’ailleurs de critiquer la performance de l’appareil de formation national. Mais on est loin d’une évaluation pertinente de la profondeur du mal. Le tissu industriel est handicapé par l’importance des PME et des TPE (firmes de taille intermédiaire en nombre insuffisant), ce qui nous lèse dans les efforts de remontée de filières ou de participation accrue aux CVM. L’investissement productif des firmes est tendanciellement trop faible. Enfin, la zone asiatique consolide son hégémonie en matière industrielle autour de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud, etc. Elle est devenue la première zone mondiale de robotisation des processus industriels, devançant largement l’Europe et l’Amérique du Nord. De surcroît, la main-d’œuvre y est nombreuse, flexible et de qualification croissante. Une question se pose alors : si on ne peut plus créer d’emplois dans l’industrie, où peut-on en créer ? dans les services aux entreprises ?

Un autre problème économique doit être abordé : celui de la place de l’immigration dans l’offre de travail française. On ne sait pas précisément ce que sera la nouvelle politique en la matière mais celle qui a prévalu depuis la présidence Giscard d’Estaing n’était pas pertinente, favorisant trop l’immigration de main-d’œuvre peu qualifiée. Or, celle-ci est préjudiciable à la modernisation des processus productifs, d’autant plus qu’il existe aujourd’hui en France environ 6 millions de personnes au chômage ou mal employées. Une grande partie de cette force de travail est déqualifiée et devrait en fait occuper les emplois vacants de l’économie nationale (abaissant ainsi le coût du traitement social du chômage). Sur la question migratoire (voir notre communication à l’Euro-Mediterranean migration Congress de Madrid d’avril 20171), nous défendons le principe d’une politique d’immigration limitée à l’immigration de haute qualification. L’interruption d'une immigration de main-d’œuvre faiblement qualifiée (avec son corollaire le retour des travailleurs clandestins dans leur pays d'origine) est devenue une nécessité parce que, d'une part, elle ne favorise pas la montée en gamme des productions et, d'autre part, le pays est abondamment pourvu aujourd’hui en travail non qualifié en raison du sous-emploi et d’un appareil éducatif gravement déficient. Sur ce point, on jugera l’action gouvernementale sur ses actes mais avec une grande défiance a priori, induite par les déclarations, ici où là, de représentants du nouveau pouvoir.

En résumé, le nouveau pouvoir ne semble pas sans compétence économique (encore que les solutions suggérées pour sortir la zone euro de la crise, par exemple, ne nous semblent pas très fécondes), mais son échec nous apparaît inévitable, du moins sur le plan industriel (voir nos travaux à paraître en octobre 2017). Quant à la maîtrise de l’immigration de main-d’œuvre, l'exemple du détournement continu de la politique nationale de visas (à l'expiration de son visa, le détenteur ne regagne pas toujours son pays d'origine, demeurant ainsi illégalement dans le pays d'accueil), montre que l'on peut douter de l'obtention de résultats probants en la matière. Certains considèrent que les échecs inévitables du nouveau pouvoir seront la juste punition d’électeurs qui ont mal voté. Notre point de vue est différent : la majorité du corps électoral ne se sent pas représentée par le nouveau pouvoir pour lequel elle n’a d’ailleurs pas voté … mais elle subira néanmoins l’incontournable punition induite par ses échecs.

1Bernard Yvars, Le phénomène migratoire euro - méditerranéen : la nécessité d’une régulation soutenable interétatique, Communication à l’Euro-Mediterranean Congress, Université d’Alcala de Hénares, Madrid, avril 2017.

 

1 - Notre analyse à paraître prochainement: "Etat et perspectives de l'économie française", septembre 2017

Résumé : De nombreux indicateurs révèlent une situation économique dégradée. La puissance publique est relativement impuissante à corriger cette détérioration en raison, d'une part, de finances publiques non assainies et, d'autre part, d'une politique de l'offre toujours difficile à mettre en place en économie complètement ouverte. La sortie de crise dépend essentiellement de l'initiative et de l'investissement privés dont le bilan à ce jour est mitigé. La politique actuelle de Quantitative easing de la BCE sera sans doute sans effet notable sur les activités productives et la croissance économique. En réalité, la politique monétaire est inopérante sur l'état des structures productives. Cette politique d’abondance monétaire crée une trappe à liquidités pouvant contribuer à la baisse du taux de change de l’euro, à une inflation plus forte mais utile à l’activité économique et bancaire, sans un recul significatif du chômage (et de la pauvreté). Dans ce contexte, le processus de construction de l'Union européenne tend à se pétrifier en ne convenant plus qu'à une partie du territoire national dont plusieurs zones connaissent une paupérisation en accroissement (graphiques ci-dessous). En réalité, le modèle européen d'intégration ne fonctionne plus de façon satisfaisante et doit donc être repensé en privilégiant son approfondissement (est-ce encore possible ?) ou sa mutation vers une réhabilitation des politiques nationales (les négociations en cours d’élargissement de l’Union européenne doivent être reportées sine die et la négociation avec la Turquie limitée à l’optimisation de son union douanière avec l’UE sans adhésion à celle-ci). Le système monétaire optimal pour les pays de l’Union européenne au regard de l’état de leurs structures productives était (et reste) le SME et pas l’euro qui a été prématurément mis en place (le Danemark l’a bien compris). Tout projet pour résoudre la crise multidimensionnelle de la zone euro devra avant tout éviter de déstabiliser un système financier européen et international non encore assaini. Il convient aussi de ne pas apporter de réponses dilatoires et irréalistes à cette crise (la solution d’un budget fédéral pour la zone euro, très difficile à mettre en place, qui s’appuie souvent sur un argumentaire convenu et techniquement imprécis-on se paie de mots-, s’avèrerait in fine inefficace économiquement).

Ces graphiques tirés d'Eurostat montrent une accentuation des difficultés de l'Arc Atlantique, notamment dans les régions françaises :


2 - Publication en librairie: Enjeux et défis de la coopération euro-méditerranéenne, Ed. Néothèque, 483 p., Palaiseau, February 2013.



3 - Communication à la Conférence: Politiques commerciales en Europe 1850 -1913 (Université Montesquieu-Bordeaux IV, Mars 2013)


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